Yeyo, une figure des glaces à Cogollo Del Cengio, n'est plus

La dolce vita : signature de l'Italie. Yeyo en était un maestro, artisan du gelato pendant toute sa vie à Cogollo del Cengio.  Ses glaces artisanales respiraient cet art de vivre passionné.

La rencontre avec Yeyo

Faire part décès d'Eusebio Pozza
Faire part décès d'Eusebio Pozza

La première fois que j’ai vu Yeyo, c’était en 2001. Sa maman Anna était encore là. Nous étions passés leur rendre une petite visite. Elle était dans l’arrière-boutique, assise dans son fauteuil roulant, souriante. Elle est décédée quelques années plus tard, en 2004, à l’âge de 91 ans.

Yeyo était une figure de son village.

L’Italie, en matière de glace, est au top mondial. La glace a toujours été pour moi un centre d’intérêt. Lors de cette visite, impressionné par la variété des parfums, je lui avais demandé un petit coup de main : simplement la base d’une recette. Il n’était évidemment pas question pour moi de trahir un secret de fabrication.

Sa réponse fut à son image.

Il a pris un coin de nappe en papier et y a écrit trois mots : œuf, lait, crème.

Pas de proportions, pas de détails. Autant dire… pas vraiment une réponse. Ou peut-être, finalement, la seule réponse qu’un artisan pouvait donner sans trahir son savoir-faire.

En Italie, il y a les pâtes, les risottos, les pizzas, les fromages et tant d’autres spécialités. Mais il y a aussi les glaces, qui font clairement partie de la dolce vita. Dans les grandes villes françaises on trouve aujourd’hui quelques glaciers, mais nous sommes en cinquième division quand l’Italie est championne du monde. Là-bas, il existe une véritable tradition d’artisans glaciers qui élaborent leurs glaces avec des fruits qui sont dans les vitrines devant toi.

Et même ici, à Cogollo del Cengio, un village d’environ 3 500 habitants, il y avait Yeyo.

Comme en France on va chercher une pizza, il est commun pour les habitants du village, à la fin d’un repas de famille ou d’amis, d’aller chercher les glaces directement chez lui.

Tout le monde l’appelait Yeyo, mais son vrai prénom était Eusebio.

La glace au yaourt

J’adore le lait. En 2001, j’avais goûté chez lui sa glace au yaourt. Aujourd’hui on en trouve en France, mais à l’époque, rien.

Pendant longtemps j’ai essayé d’en refaire moi-même. Je la préparais avec du yaourt bulgare, qui a depuis complètement disparu des supermarchés français.

Petite parenthèse sur le yaourt bulgare

Le yaourt bulgare est devenu célèbre au début du XXᵉ siècle grâce au biologiste russe Ilia Metchnikoff, prix Nobel et chercheur à l’Institut Pasteur. Il s’était intéressé à la longévité étonnante des paysans bulgares et avait identifié une bactérie spécifique présente dans leurs laits fermentés : Lactobacillus bulgaricus.

Ce yaourt, plus acide et plus aromatique que les yaourts industriels modernes, a longtemps été vendu en France sous le nom de yaourt bulgare. On le trouvait encore facilement dans les années 1980 et 1990, avant qu’il ne disparaisse progressivement des rayons.

Aujourd’hui, quand il m’arrive d’en refaire, je commande les ferments sur internet.

Le problème, c’est qu’il faut anticiper :

  1. commander les bactéries
  2. préparer le yaourt
  3. attendre qu’il soit prêt
  4. et seulement ensuite l’utiliser dans la glace

Or l’anticipation n’est pas vraiment mon fort. Il m’arrive souvent de retrouver mon sachet de ferments après la date limite au moment où je me décide enfin à faire la glace. Dans ces cas-là, quand j’ai du monde à la maison, je préfère renoncer : pas question de risquer une intoxication alimentaire.

Ma base de glace

À force d’essais, je me suis arrêté sur une base simple pour une cuve d’environ un litre :

  • 300 g de lait
  • 200 g de crème
  • 3 jaunes d’œufs
  • 70 g de sucre

C’est la base. Ensuite j’adapte selon le parfum.

Pour la glace au yaourt bulgare, j’ajoute :

  • 1 yaourt bulgare
  • le jus d’un demi-citron

Concernant les 70 g de sucre, je les adapte selon les parfums. Si j’utilise un fruit très sucré, j’en mets un peu moins.

Mon coup de main (niveau amateur)

Je dispose d’une turbine à glace, ce qui simplifie les choses.

Je commence par faire blanchir les jaunes d’œufs avec le sucre. Avant je faisais cela au fouet ; maintenant je mets directement le mélange dans le batteur. On parle de blanchir parce qu’il faut mélanger jusqu’à ce que la préparation devienne très claire.

Dans une casserole, je mets le lait, la crème et le parfum (ici le yaourt bulgare). Je chauffe doucement en remuant jusqu’à ce que le mélange commence à vouloir s’échapper de la casserole.

Je verse alors ce mélange chaud sur les œufs blanchis, puis je remets le tout dans la casserole.

Je continue à remuer doucement jusqu’à ce que la crème épaississe à nouveau et donne à nouveau l’impression de vouloir s’échapper de la casserole.

Je laisse ensuite refroidir.

Petite astuce : pour éviter qu’une croûte ne se forme à la surface, je pose un film alimentaire directement sur la crème. Cela empêche l’air d’y accéder.

Quand le mélange est à température ambiante, je le place au réfrigérateur pour qu’il soit bien froid. Cela évite de faire souffrir la turbine et la prise de glace est bien plus rapide.

Au moment de turbiner, j’ajoute le jus d’un demi-citron.

Avec une base déjà bien froide, la glace est prête en une vingtaine de minutes.

Mais revenons à Eusebio

Ce billet sera en partie repris sur mon blog de généalogie, réservé à la famille et aux proches, où je l’enrichirai avec d’autres photos.

Un grand merci à Il Veneto Imbruttito

Je dois rendre hommage à Il Veneto Imbruttito, cette belle initiative qui préserve les portraits de personnalités discrètes du Vénétie. C’est grâce à leur travail respectueux et attentif qu’Eusebio a eu la chance d’être documenté, d’être vraiment vu et écouté.

Ils nous ont informé du décès de Yeyo, ce qui montre leur engagement : ils ne font pas du contenu gratuit, ils construisent des liens, du respect, de la mémoire. Leur travail n’est pas un divertissement, c’est une forme d’archéologie vivante faire connaître ceux dont « personne ne parlerait sinon ».

L’interview d’Eusebio

Voici la transcription et la traduction ChatGPT de l’interview originale. Je pense que YeYo parle en « patois vénitien ou le patois qui a cours à Cogollo Del Cengio ».


ITW : Et si je dis le mot maman ?

YEYO : Le plus beau mot du monde, parce qu’une maman, on ne l’oublie jamais.

ITW : Je suis à Cogollo del Cengio, dans la province de Vicence, et aujourd’hui je vais vous montrer ce que veut vraiment dire avoir l’âme vénète à l’intérieur, celle qui n’abandonne jamais, même à 90 ans. Voici l’histoire d’Eusebio et de sa gelateria historique. Regardez ça. C’était toi ici ? À quel âge ?

YEYO : À 19 ans.

ITW : Mais tout le monde t’appelle…

YEYO : « Jeio ».

ITW : Tu ouvres ici toute l’année ?

YEYO : Oui, oui… le mardi c’est fermé. Ça fait 60 ans. Je me suis installé ici quand j’avais 31 ou 32 ans.

ITW : Et donc c’est toi qui faisais la glace ?

YEYO : Eh, encore maintenant.

ITW : Tu es marié ?

YEYO : Pour le moment, pas encore.

ITW : Quand penses-tu prendre ta retraite ?

YEYO : Jamais ! Voilà le drame… Si tu veux une belle retraite il faut payer les impôts ! Kinder Bueno, vanille, fleur de lait, chocolat, pistache…

ITW : Et celles personnalisées, c’est tout artisanal ?

YEYO : Oui. La pistache comme je la fais, personne ne la fait, parce que j’utilise de bons produits.

ITW : Donc en pratique tu fais la glace comme autrefois ?

YEYO : Traditionnelle.

ITW : Et tu t’écris même des notes : « N’oublie pas de vider la cuve ».

YEYO : Oui, pour moi-même.

ITW : Comment s’est passée ta vie ?

YEYO : Toujours à travailler.

ITW : Selon toi, quel est le sens de la vie ?

YEYO : Se contenter de ce qu’on est. Si tu commences à regarder ce que font les autres : un qui part en vacances ici, un autre là… Mais qu’est-ce que ça peut faire ? Qu’ils aillent où ils veulent. Moi je suis content d’être ici, au milieu des gens du village.

ITW : Dans dix ans, où te vois-tu ?

YEYO : J’espère toujours comme ça. Arriver jusqu’à 90 ans. Se contenter de ce qu’on est. Être poli et gentil avec les gens. Manger peu, beaucoup de légumes… et de temps en temps faire de la polenta chaude avec 7 ou 8 tranches de sopressa.

ITW : Le travail ne te pèse pas ?

YEYO : Non.

ITW : À 90 ans, quelle est la chose qui t’émeut encore quand tu y penses ?

YEYO : Je me suis peu amusé. J’ai seulement travaillé. Je suis un Vénète. Peut-être même trop.

ITW : Qu’est-ce que c’est, être vénète ?

YEYO : Pour toi c’est tout : des gens concrets, avec l’envie de travailler, de faire.

ITW : Une phrase à toi que tu voudrais dire ?

YEYO : Je dois être une personne humble et, si possible, donner un coup de main à quelqu’un qui est en difficulté.

ITW : C’est l’enseignement que tu veux laisser ?

YEYO : Oui.

ITW : Et si je dis le mot…

YEYO : Maman. Le plus beau mot du monde. Parce qu’une maman, on ne l’oublie jamais.

ITW : Y a-t-il un parfum de glace qui raconte toute ta vie ?

YEYO : Eh bien… la pistache.


Transcription et traduction de l’interview

Depuis une mauvaise expérience lors du passage de Wanadoo à Orange, j’ai pris l’habitude de conserver localement certaines vidéos. À cette époque, j’avais perdu de nombreux documents, dont de très belles pages personnelles publiées au début des années 2000.

Beaucoup de ces pages étaient écrites par d’anciens appelés qui racontaient leur service militaire pendant la guerre d’Algérie. Ils cherchaient parfois d’anciens camarades et partageaient leurs souvenirs. Il y avait là de véritables pépites de témoignages, souvent remarquablement écrites par des hommes d’un niveau de français et d’une précision de mémoire impressionnants.

Une grande partie de ces pages a aujourd’hui disparu avec leurs auteurs.

C’est pour éviter ce genre de perte que je garde parfois une copie personnelle de certains contenus.

Naturellement, le crédit de la vidéo reste entièrement à Il Veneto Imbruttito. Elle sera retirée immédiatement sur simple demande. Mais sur le blog familial, elle restera tant que l’hébergement existera — comme un petit monument à la vie d’Eusebio, à la manière dont deux pays, deux cultures, peuvent se reconnaître dans les mêmes valeurs : la gentillesse, l’humilité, le travail bien fait.


Eusebio Jeio nous a quittés en février 2026, à 90 ans. Repose en paix, maestro.

Interview de Yeyo à Cogollo del Cengio par Il veneto imbrutitto

P.S. — L’original en italien

Voici la transcription originale de la vidéo (sous-titrage).

  ITW: E SE DICO LA PAROLA MAMMA
  YEYO: PLU BELLA PAROLA DEL MONDO PERCHE LA MAMMA NON SI DIMENTICA
  
  ITW: Sono a Cogollo del Cengio, in provincia di Vicenza,
  e oggi vi mostro cosa vuol dire davvero aver l’anima veneta dentro,
  quella che non molla mai, anche a 90 anni.
  Questa è la storia di Eusebio e della sua storica gelateria.
  
  ITW: ERI TU A ? QUANTI ANNI
  YEYO: A 19
  
  ITW: PERO TI CHIAMANO TUTTI
  YEYO: "JEIO"
  
  ITW: QUA TENI APERTO TUTTO L’ANNO ?
  YEYO: SI SI IL MARTEDI CHIOSO EH 60 ANNI SONO... COMODI E AVEVO 31 ANNI 32 ANNI AH
  
  ITW: E QUINDI TE LO FACEVI TU IL GELATO ?
  YEYO: EH ANCHE ADESSO
  
  ITW: SEI SPOSATO ?
  YEYO: PER IL MOMENTO NON ANCORA
  
  ITW: QUANDO PENSI DI ANDARE IN PENSIONE
  YEYO: MAI! QUESTO E IL DRAMMA SE VUOI UNA BELLA PENSIONE BISOGNA PAGARE LE TASSE IL KINDER BUENO LA VANIGLIA IL FIOR DI LATTE LA CIOCCOLATA IL PISTACCHIO
  
  ITW: E QUELLE PERSONALIZZATE TUTTO GELATO ARTIGIANALE
  YEYO: E SI IL PISTACCHIO COME LO FACCIO IO NON C’E NESSUNO PERCHE USO I PRODOTTI BUONI
  
  ITW: E PRATICAMENTE FAI IL GELATO COME SI FACEVA UNA VOLTA
  YEYO: TRADIZIONALE
  
  ITW: E SEI ANCHE SCRITTO RICORDATI DI VUOTARE LA VASCHETTA
  YEYO: SI PER ME STESSO
  
  ITW: E COME L’HAI PASSATA LA TUA VITA ?
  YEYO: SEMPRE LAVORANDO
  
  ITW: E SECONDO TE QUAL E IL SENSO DELLA VITA
  YEYO: ACCONTENTARSI DI QUELLO CHE SI E SE COMINCI A GUARDARE COSA FANNO GLI ALTRI UNO IN FERIE DI QUA UNO DI LA MA CHI SE NE FREGA ?
  CHE VADANO DOVE VOGLIONO SONO CONTENTI DI ESSERE QUA !
  IN MEZZO LE PERSONE DEL PAESE
  
  ITW: FRA 10 ANNI DOVE TI REVEDI MI
  YEYO: SPERO SEMPRE COSI ARRIVARE FINO A 90 ANNI ACCONTENTARSI DI QUELLO CHE SI A
  ESSERE EDUCATI E GENTILI CON LE PERSONE
  MANGIARE POCO E TANTE VERDURE E QUALCHE VOLTA FARE POLENTA CALDA 7,8 FETTE DI SOPRESSA
  
  ITW: NON TI PESA LAVORARE ?
  YEYO: NO
  
  ITW: NOVANT’ANNI QUAL E LA COSA CHE TI COMMUOVE ANCORA SE CI PENSI
  YEYO: MI SONO DIVERTITO POCO
  HO SOLO LAVORATO
  SONO UN VENETO
  ANCHE TROPPO
  
  ITW: COS’E IL VENETO
  YEYO: PER TE TUTTO... PERSONE CONCRETE COL DESIDERIO DI LAVORARE DI FARE
  
  ITW: UNA FRASE TUA CHE VOLEVI DIRE
  YEYO: DEVO ESSERE UNA PERSONA UMILE E SE E POSSIBILE DARE UNA MANO A QUALCUNO CHE E IN DIFFICULTA
  
  ITW: QUESTO E L’INSEGNAMENTO CHE VUOI LASCIARE
  YEYO: Si E SE
  
  ITW: DICO LA PAROLA
  YEYO: MAMMA PLUS BELLA PAROLA DEL MONDO
  PERCHE LA MAMMA NON SI DIMENTICA...
  
  ITW: E C’E UN SAPORE DI GELATO CHE PER TE RACCONTA TUTTA LA TUA VITA
  YEYO: BEH.. IL PISTACCHIO
  

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Ce blog reste avant tout un lieu de partage, sans prétention, où je présente mes expériences, mes essais et mes découvertes. J'espère que la lecture vous plaira, et surtout, n'hésitez pas à laisser un commentaire : cela fait toujours très très plaisir.


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