De la bibliothèque du Vieux Lyon aux boîtes à livres

Livres Boîte à livres Auchan Montauban

À 15 ans, l’accès au savoir commençait à 7h du matin à un arrêt de bus en banlieue lyonnaise.
Aujourd’hui, je dépose mes livres dans une boîte au coin de la rue.
Entre les deux : Internet, liseuses, médiathèques… et maintenant l’IA.

Chronique personnelle d’un rapport aux livres qui a changé

À mes quinze ans, l’accès au savoir commençait à 7h00 du matin, à un arrêt de bus (petit coucou à Sophie, Denis, Jean, Wilfried que je n'ai jamais revu depuis cette époque...) .

J’habitais un petit village de la banlieue lyonnaise Marcy-l’Étoile. Les journées de collégien démarraient tôt, très tôt. Bus à 7 Heures été comme hiver, arrivée au collège Jean-Jacques Rousseau à Tassin-la-Demi-Lune , puis chemin inverse retour vers 19h (Le bus faisait partie d'une ligne longue distance Feur/Boën Feyzin une centaine de kilometres souvent je repense à ces travailleurs avec lequels nous avions partagé une dizaine de kilomètres tous les jours et qui respectivement devaient nous maudire, surtout le soir en raison du chahut que nous faisions). Les absences de professeurs étaient rares. Les journées creuses inexistantes. En tant que demi-pensionnaire, nous ne pouvions pas quitter l’établissement sans autorisation parentale écrite dans le cahier de correspondance. Autant dire que cela n’arrivait pas.

Le système fonctionnait. Il était sérieux. Structuré. Encadré.

Mais il laissait peu de place à l’imprévu.

  • Il n’y avait pas de bibliothèque au collège les fameux CDI (Centre de Documentation et d’Information).
  • Il n’y en avait pas non plus dans le village.

Alors parfois, très rarement, à l’occasion du 8 décembre, d’un jour de grève ou d’une demi-journée exceptionnellement libérée, nous descendions dans le Vieux Lyon.

C’était quasi une expédition.

Descendre à Lyon : une petite transgression

Il y avait quelque chose de légèrement clandestin dans ces escapades. Pas vraiment illégal notre carte de transport couvrait toute l’agglomération mais suffisamment inhabituel pour que cela donne le sentiment de faire quelque chose d’un peu hors cadre.

Les bus. Les correspondances. Le temps qui file.

Et puis l’arrivée dans le Vieux Lyon.

La bibliothèque nous impressionnait. Jean le copain avec ses parents était un habitué, c'est lui qui la première fois nous a entraîner ou initier en ce lieu , mais perso c'était toujours l'angoisse vont-ils nous laisser passer et puis le silence. Les rayonnages. Les adultes concentrés, souvent à lunettes. Les ouvrages reliés, sérieux, massifs. L’atmosphère presque solennelle.

Nous avions quinze ans.

  • Nous cherchions des comics (Jean lui du théâtre).
  • Nous cherchions des livres sur Supertramp...
  • Nous cherchions quelque chose qui parle à notre âge, à notre imaginaire.

Nous trouvions surtout des rayons pour érudits.

Ce n’était pas hostile. Ce n’était pas fermé.
Mais ce n’était pas vraiment pour nous.

Et le temps était compté. Les correspondances n’attendaient pas. Nous passions plus de temps dans les transports que dans les rayons.

L’accès au savoir existait.
Il était réel.
Il était public.
Mais il demandait un effort logistique conséquent.

L’époque a changé

Des années plus tard, le monde s’est transformé.

Internet est arrivé dans les foyers. D’abord lentement le modem robotics ding dong ding......Biiiiiiiiiiiip sur simple ligne téléphonique, puis l'ADSL plus confortable plus de temps d'attente de connexion.. Puis plus solidement. Les moteurs de recherche ont progressivement remplacé les encyclopédies familiales et ce wikipedia et maintenant grokipedia. Les forums ont pris le relais de certaines salles d’étude. Les blogs ont grignoté une partie des magazines spécialisés. L’accès à l’information ne dépendait plus d’un lieu, mais d’une connexion.

Et puis sont arrivées les liseuses.

La Kindle (liseuse avec batterie qui tient de nombreux jours avec son encre électronique lisible en plein soleil sur la plage) n'était plus un gadget futuriste aperçu dans un magazine technologique. C’était un objet simple, léger, presque banal. On pouvait transporter des centaines de livres dans un appareil plus fin qu’un roman de poche. Acheter en quelques secondes. Télécharger gratuitement des œuvres du domaine public. Lire la nuit sans lampe de chevet. Ajuster la taille des caractères. Ne plus chercher une page cornée pour retrouver son passage, bon par contre c'est pas encore top si vraiment nous perdons la page ou se rendre compte du pavé ou pas que nous sommes en train de lire !

Mais il faut être honnête : la liseuse ne convainc pas immédiatement.

Il faut au moins deux ou trois romans pour trouver ses marques. Le premier, on cherche le poids du papier. Le second, on regrette presque l’odeur de l’encre. Et puis, au troisième, quelque chose bascule. Le confort s’installe. L’œil fatigue moins. La légèreté devient un avantage évident. Le geste change, mais le plaisir reste. À condition de parler de lecture linéaire le roman, l’essai, la narration continue. Les magazines illustrés, les beaux livres, les ouvrages graphiques restent évidemment attachés au papier.

Le rapport au livre a commencé à se modifier.

Le livre n’était plus seulement un objet posé sur une étagère:

  • Il devenait accessible partout;
  • Il devenait mobile;
  • Il devenait presque invisible.

Et la génération suivante est allée encore plus loin.

Les jeunes lecteurs ou auditeurs ont franchi une étape supplémentaire avec les livres audio les podcasts. Les trajets en voiture, les transports en commun, les temps d’attente ne sont plus des parenthèses vides. On écoute un roman en conduisant. On avance dans un essai en marchant. On transforme les interstices du quotidien en temps de lecture.

On ne perd plus une heure dans un bus.
On termine un chapitre.

Là où, à quinze ans, l’accès au savoir demandait une logistique et du temps disponible, il suffit aujourd’hui d’une paire d’écouteurs:

  • Le livre n’a pas disparu;
  • Il a changé de forme;
  • Et peut-être aussi de rythme.

La médiathèque arrive au village

C’est à ce moment-là paradoxalement qu’une médiathèque a vu le jour dans le village où je vis maitenant  Saint Etienne de Tulmont:

  • Un bâtiment neuf;
  • Un projet architectural;
  • Du personnel;
  • Un budget de fonctionnement;
  • Un système d’inscription;

Objectivement, c’était une bonne nouvelle. Une commune investissait dans la culture. Offrait un service public. Créait un lieu.

Mais quelque chose me laissait perplexe.

  • Internet existait déjà;
  • Les liseuses, les podcats circulaient, existaient;
  • Le numérique progressait.

Je ne pouvais m’empêcher de me poser une question simple : était-ce le bon modèle au bon moment ?

Je ne parle pas ici d’idéologie. Je parle d’usage:

  • Combien de personnes fréquentaient réellement le lieu ?
  • Quel était le coût du bâtiment ?
  • Le coût annuel du personnel ?
  • Le coût de fonctionnement ?

 

  • Combien de liseuses aurait-on pu acheter avec ce budget ?
  • Combien de livres d’occasion aurait-on pu faire circuler ?
  • Combien d’espaces de rencontre plus informels aurait-on pu créer ?

 

Je ne prétends pas avoir la réponse définitive. Mais la question mérite d’être posée.

Le financement : une mécanique peu visible

Les bibliothèques et médiathèques publiques sont financées majoritairement par l’impôt local. L’inscription est souvent gratuite. Quand elle est payante, elle ne couvre qu’une faible partie du coût réel du service.

Par ailleurs, un mécanisme spécifique existe : le droit de prêt.

Lorsqu’une bibliothèque achète un livre neuf, 6 % du prix hors taxe sont reversés à la Société française des intérêts des auteurs de l'écrit afin de rémunérer auteurs et éditeurs pour le prêt public de leurs œuvres.

De plus, l’État verse environ 1,50 € par inscrit à cet organisme.

Ce n’est pas une subvention versée à la bibliothèque.
Ce n’est pas une prime par lecteur.
C’est un mécanisme de compensation pour les ayants droit.

Prenons un exemple simple:

  • Un best-seller vendu 20 € TTC;
  • Prix HT ≈ 18,96 €;
  • 6 % de ce prix : environ 1,14 €.

Si une bibliothèque achète 10 exemplaires, environ 11,40 € sont reversés au titre du droit de prêt.

Sur ces 20 € :

  • L’auteur touche environ 1,80 à 2 € de droits;
  • Le libraire et la distribution environ 6 à 7 €;
  • L’impression environ 2 €;
  • La TVA environ 1 €.
  • Le reste finance la structure éditoriale.

Le système est complexe. Structuré. Encadré.
Mais il repose sur une logique : acheter du neuf, stocker, gérer, prêter.

Et pendant ce temps…

Pendant ce temps, mes usages évoluaient:

  • Je lisais sur liseuse;
  • Je téléchargeais des œuvres du domaine public;
  • Je commandais ponctuellement des livres papier;

Et surtout, je me rendais compte que je n’avais plus besoin d’un lieu physique pour accéder au savoir.

Le savoir était devenu mobile.

L’idée d’un bâtiment centralisé, avec des horaires fixes, un système d’inscription, une gestion administrative… me semblait appartenir à une autre époque.

Ce n’est pas une critique.
C’est un décalage.

La question du coût

Un bâtiment public, ce n’est pas seulement des livres.

C’est :

  • une construction;
  • un entretien;
  • du chauffage;
  • de l’électricité;
  • du personnel;
  • des systèmes informatiques;
  • des acquisitions annuelles;

Tout cela a un coût. Légitime. Public. Assumé.

Mais à l’ère du numérique, on peut légitimement se demander si le modèle unique du bâtiment centralisé reste la seule réponse possible.

Aurait-on pu imaginer :

  • un réseau de liseuses en prêt ?;
  • un système de partage basé sur le bénévolat ?;
  • un espace polyvalent plus large que strictement livresque ?;
  • une hybridation entre numérique et circulation libre ?;

La question n’est pas de supprimer.
La question est d’adapter.

Et puis il y a les boîtes à livres

Aujourd’hui, je dépose mes livres dans une petite boîte en bois au coin d’une rue.

  • Pas d’inscription.
  • Pas de carte.
  • Pas de bâtiment.
  • Pas de budget lourd.

 

  • Un livre circule.
  • Quelqu’un le prend.
  • Quelqu’un le repose.
  • C’est simple.
  • C’est imparfait (becaucoup de livres vont disparaître voir même revendus).
  • Mais c’est vivant.

Il y a quelque chose de presque poétique dans cette circulation horizontale. Pas d’intermédiaire. Pas de fiche. Pas de procédure.

À quinze ans, il fallait des bus et des correspondances pour accéder à des rayonnages impressionnants mais pas toujours adaptés.

Aujourd’hui, une petite porte en bois, une simple étagère dans une galerie marchande comme celle d'Auchan à Montauban, suffisent

Ce que je ne dis pas

Je ne dis pas que les bibliothèques sont inutiles.

Elles jouent un rôle fondamental pour :

  • les publics précaires
  • les enfants
  • les personnes sans accès numérique
  • la vie culturelle locale

Je ne dis pas qu’il faut tout remplacer par des liseuses.

Je dis simplement que mon usage a changé.

Et que mon geste déposer mes livres est cohérent avec cette évolution.

Laisser partir

Abandonner une série de livres, ce n’est pas les jeter.

C’est les libérer.

C’est reconnaître que l’objet n’est plus indispensable pour soi, mais peut l’être pour quelqu’un d’autre.

C’est passer d’une logique de possession à une logique de circulation.

C’est, d’une certaine manière, faire ce que je cherchais à quinze ans : un accès plus direct, plus simple, moins institutionnel.

Une évolution générationnelle

Peut-être que cette réflexion est générationnelle.

Nous avons connu :

  • les transports contraignants
  • l’accès rare
  • les rayonnages intimidants

Puis :

  • Internet
  • le numérique
  • l’accès instantané

Le bâtiment culturel lourd et centralisé est né dans une époque où l’information était rare.

Nous vivons dans une époque où elle est surabondante.

La question n’est plus “comment accéder au savoir ?”
La question est “comment organiser l’abondance pour si chère à Elon Musk ?”

Conclusion

Et maintenant, un autre basculement se profile.

Après Internet, après les liseuses, après les livres audio, arrive l’intelligence artificielle.

Demain, il sera possible de générer un roman à la demande. Une histoire calibrée selon nos goûts. Un essai synthétisé pour notre niveau de compréhension. Un livre unique, construit à la volée, qui n’existera que pour un seul lecteur.

Ce sera fascinant.

Mais ce sera aussi une rupture.

Car un livre, jusqu’ici, était un objet partagé. Nous lisions la même œuvre. Nous discutions du même passage. Nous transmettions le même exemplaire.

Que devient le partage quand le texte est unique ?

Que devient la boîte à livres si chaque livre est différent ?

Je n’ai pas de réponse définitive.

Je sais simplement que chaque époque redéfinit son rapport au savoir. Hier, il fallait descendre à Lyon. Aujourd’hui, il suffit d’ouvrir une petite porte en bois. Demain, il suffira peut-être de formuler une requête.

Raison de plus pour rester attentif à nos outils. Toutes les liseuses ne sont pas neutres. Certaines enferment le lecteur dans un écosystème fermé. La liberté de lire ne se limite pas au contenu : elle concerne aussi le support, le format, la possibilité de gérer sa bibliothèque sans dépendre d’un seul acteur.

Une liseuse, sans la maîtrise de ses propres fichiers, devient vite un simple prolongement d’une plateforme commerciale.

C’est là que des outils comme Calibre, développé et maintenu depuis des années par Kovid Goyal, prennent toute leur importance.

Ce logiciel libre permet d’organiser, convertir, classer et transférer ses livres numériques indépendamment d’un vendeur unique. Il redonne au lecteur un pouvoir simple : celui de posséder réellement sa bibliothèque.

Sans cette couche de liberté, l’expérience n’est plus tout à fait la même. On ne gère plus une collection ; on consomme un catalogue.

 

Les livres changent. Les supports changent. Les modèles changent.

 

Ce qui reste, peut-être, c’est ce besoin très simple :
faire circuler des idées.

Et parfois, cela commence simplement par déposer un livre dans une boîte au coin de la rue.


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Ce blog reste avant tout un lieu de partage, sans prétention, où je présente mes expériences, mes essais et mes découvertes. J'espère que la lecture vous plaira, et surtout, n'hésitez pas à laisser un commentaire : cela fait toujours très très plaisir.


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