Interdire les réseaux aux moins de 15 ans : l’arbre qui cache la forêt du contrôle

Derrière la protection des enfants se cache une logique de contrôle : identification, traçage et restriction de l’accès à l’information.
Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans n’est pas une politique de protection. C’est l’aveu d’une panique : celle d’un pouvoir qui voit une génération s’informer ailleurs, comparer les récits, et repérer les contradictions.
Ce n’est pas la protection des enfants qui motive ce pouvoir. C’est la panique.
La panique de voir une génération entière s’informer en dehors des médias sous contrôle, croiser les sources, comparer les récits, observer les contradictions.
Le sujet réel n’est pas “les écrans”. Le sujet réel, c’est que le récit officiel ne sature plus l’espace mental.
Quand un pouvoir est sûr de lui, il cherche à convaincre. Quand il ne l’est plus, il cherche à filtrer.
Si la priorité était la santé mentale, on s’attaquerait aux causes
Si la préoccupation était réellement la santé mentale des jeunes, les décisions politiques viseraient les causes profondes, celles qui épuisent les familles et abîment l’avenir.
Ce que ça impliquerait réellement
- lutter contre la précarité matérielle des foyers (logement, alimentation, énergie)
- réinvestir l’école (moyens, personnel, stabilité, respect)
- mettre fin au harcèlement institutionnel (orientation punitive, Parcoursup vécu comme tri social)
- prendre au sérieux la violence sociale, économique et culturelle imposée aux familles
Mais ces chantiers sont longs, coûteux, et politiquement dangereux. Alors on choisit une mesure simple à annoncer : une interdiction.
Interdire les réseaux aux moins de 15 ans ne supprimera ni les écrans, ni les dérives
Interdire ne fait pas disparaître les usages : cela les déplace. Cela pousse vers des contournements, des comptes “prêtés”, des usages cachés, et donc moins de dialogue, moins de repères, plus d’hypocrisie.
Ce que l’interdiction produit presque toujours
- des usages clandestins et moins encadrés
- un mensonge permanent entre adultes et ados
- une perte d’occasions d’éducation au discernement
- une illusion d’action (“on a fait quelque chose”) sans traiter le fond
Et pendant qu’on agite l’interdiction, les vrais problèmes restent : la solitude, le stress scolaire, les inégalités, le manque d’adultes disponibles, le harcèlement et les violences.
Le pire, c’est le précédent : un État qui décide qui peut s’informer, où et comment
Sous couvert de protection, on installe une idée dangereuse : l’accès à l’information devient un privilège administrable, non plus une capacité à construire.
On prétend protéger l’enfance, mais on prépare une société d’infantilisation permanente. Moins de citoyens. Plus de sujets.
Le discours est toujours le même : “c’est pour votre bien”. Et c’est précisément comme ça qu’on normalise le filtrage.
Interdire par l’âge, c’est imposer l’identification. Et donc fliquer tout le monde.
Interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans n’est pas techniquement possible sans mettre en place une vérification d’âge. Et une vérification d’âge implique une chose simple : l’identification des individus.
Cette identification ne concerne pas uniquement les mineurs. Elle concerne tout le monde. Pour prouver que tu as le droit d’accéder à un contenu, le système doit savoir qui tu es.
Une infrastructure de traçage généralisé
- centralisation de données sensibles
- liens entre identité civile et usages informationnels
- possibilité de croisement entre plateformes
- historisation des comportements de lecture, de visionnage, d’expression
Peu importe les promesses d’“anonymisation” ou de “tiers de confiance” : toute base d’identification devient tôt ou tard une cible.
Quand l’identification devient une arme
On commence déjà à voir les dérives de la traçabilité dans d’autres domaines : des personnes soupçonnées de posséder des cryptomonnaies sont prises en otage, agressées ou torturées, simplement parce qu’une information, même partielle, a fuité ou été recoupée.
Plus une société rend ses citoyens identifiables, plus elle transforme l’information en menace potentielle.
Le vrai danger n’est pas le pouvoir actuel, mais le suivant
Une infrastructure de contrôle est toujours créée avec de bonnes intentions. Mais elle survit aux gouvernements qui la mettent en place.
Aujourd’hui, il s’agirait de “protéger les enfants”. Demain, selon le pouvoir en place, cela peut devenir :
- un filtrage idéologique
- un contrôle moral ou religieux
- une restriction politique
- une surveillance ciblée de certaines populations
Le jour où l’accès à l’information dépend d’une identité validée, ce n’est plus une démocratie qui décide. C’est l’infrastructure.
Le pouvoir ne craint pas TikTok, Instagram ou X. Il craint la fin de son monopole narratif.
Ce qu’il craint, c’est que les jeunes voient et relient les points, sans attendre la validation d’un plateau télé.
Ce que l’on finit par voir quand on compare les récits
- des éléments de langage qui remplacent les explications
- des “vérités du moment” qui changent sans bilan
- des renoncements diplomatiques présentés comme de la stratégie
- des incohérences écologiques et sociales maquillées en pragmatisme
- des conflits d’intérêts et des proximités jamais assumées
- une politique qui semble plus attentive aux marchés qu’aux vies réelles
Un pouvoir sûr de lui n’a pas besoin de censurer. Un pouvoir légitime n’a pas besoin de filtrer. Un pouvoir solide ne redoute pas les écrans : il redoute la conscience.
Le même réflexe de contrôle existe à la maison
On retrouve la même tentation dans certaines familles : au lieu d’éduquer, on encadre. Au lieu d’accompagner, on surveille. Au lieu de construire, on bloque.
Trois catégories se dessinent
- Les parents hyper-contrôlants : contrôle quasi total, interdictions sèches, surveillance. L’enfant obéit parfois… mais n’apprend pas à se réguler ni à penser par lui-même.
- Les parents démissionnaires : pas de cadre, pas de dialogue, pas de suivi. L’écran devient baby-sitter, et la famille découvre les dégâts trop tard.
- Le milieu (la norme souhaitable) : confiance, écoute, règles claires, explications, esprit critique, et présence adulte réelle.
Le drame, c’est que ce milieu se rétrécit. Parce que c’est la posture la plus exigeante : elle demande du temps, de la constance, et un vrai rôle d’adulte.
Ce que “le milieu” fait concrètement
- poser des règles explicables (horaires, lieux, moments)
- parler des contenus vus (sans jugement automatique)
- apprendre à vérifier une info, reconnaître une manipulation
- installer la confiance : l’enfant doit pouvoir dire quand ça dérape
Ce qu’il faudrait faire à la place
Protéger n’est pas synonyme de filtrer. Éduquer n’est pas synonyme d’interdire. Une politique sérieuse doit viser les causes et renforcer les capacités.
Mesures utiles (et moins hypocrites)
- éducation au numérique et à l’esprit critique (à l’école et hors école)
- moyens réels pour la santé mentale (prévention, accès aux soins, adultes référents)
- lutte réelle contre le harcèlement (école + plateformes + justice, avec suivi)
- outils simples pour les familles : paramétrages, accompagnement, médiation
- exiger de la transparence et de la responsabilité des plateformes (sans punir l’accès à l’information)
Parce que le but, ce n’est pas de garder les jeunes “purs” en les coupant du monde. Le but, c’est qu’ils deviennent capables d’y survivre sans se faire avaler.
Conclusion : ce que j’ai compris le jour où j’ai cherché ailleurs
Au début du conflit en Ukraine, j’ai ressenti un besoin simple : comprendre autrement que par le prisme des médias franco-français. Non pas pour “croire autre chose”, mais pour comparer, recouper, sortir du récit unique.
Mon niveau d’anglais étant limité, je me suis tourné vers des sources francophones alternatives : des Français expatriés en Russie. Sur des dizaines de comptes que je suivais, la majorité n’étaient ni des idéologues ni des propagandistes : des histoires d’amour, des retours aux origines familiales, quelques chefs d’entreprise, et une utltra-minorité de combattants côté russe dont un était d'origine bretronne.
Très vite, j’ai constaté des décalages colossaux dans la présentation des faits. À l’époque, il n’y avait pas encore d’IA capable de truquer massivement images et vidéos et surtout il y avait le critère temps il fallait du temps pour vraiement truquer correctement. Les vérifications étaient simples : il suffisait de retrouver la séquence originale et de la comparer à ce qui était diffusé dans les grands journaux.
Le plus souvent, il ne s’agissait pas de mensonges frontaux, mais de morceaux choisis. Des recadrages. Des extraits sortis de leur contexte. Des séquences amputées de ce qui les rendait compréhensibles.
La scène qui m’a marqué
Une vidéo en particulier m’a durablement marqué. On y voit un convoi militaire les fameuses “orgues de Staline” traverser la banlieue d’une ville. Des opposants russes attaquent le convoi.
Ils parviennent à enflammer un véhicule. S’ensuit une explosion massive, la destruction d’une partie du convoi, et de lourds dégâts sur une barre d’immeubles toute proche, parfaitement reconnaissable.
Le soir même, l’un des plus grands journaux télévisés français présente les images comme une attaque russe délibérée contre des civils. Sans mentionner l’attaque initiale. Sans expliquer le contexte. Sans permettre au spectateur de comprendre la séquence dans son ensemble.
Ce jour-là, j’ai compris une chose essentielle : on ne ment pas toujours. On peut simplement ne pas dire.
Et pendant ce temps, l’accès se refermait
En parallèle, l’accès à ces sources alternatives s’est progressivement refermé. D’abord les médias russes présent physiquement en France, devenus inaccessibles. Puis Telegram, avec des blocages par numéro de téléphone : un numéro français ne permettait plus d’accéder à moults canaux juste parceque identifié comme français.
Ensuite, ce furent des blogs, des sites, des plateformes entières. Petit à petit, l’espace informationnel s’est rétréci.
À l’époque, je vivais cette recherche comme un hobby : accéder à des récits différents, même biaisés, même discutables, simplement pour comprendre d’autres points de vue. J’avais même loué un petit VPS hors Europe pour continuer à explorer.
Puis j’ai arrêté. Parce que c’est difficile, ensuite, d’en parler. En famille. Entre amis. Face à des proches convaincus que les médias “ne peuvent pas vraiment bidonner”.
Ce n’est pas un cas isolé
Dans le même période, un autre exemple m’a frappé : l’autoroute coupée près de Montauban pendant plusieurs jours. Le trafic reporté sur des routes secondaires, une partie du réseau local subissant des dégradations très importantes (semi remorque sur petit route explosant les bas côtés...).
Localement, c’était très conséquent et pénalisant, source de désorientation pour des personnes agées obligées de passer par des routes qu'elles ne connaissaient pas ou plus. Concrètement vécu. Mais comme Paris n’était pas bloqué, l’information a été largement ignorée.
Là encore, il ne s’agissait pas de mentir. Il s’agissait de ne pas juger l’information digne d’être montrée.
C’est pour cela que la question de l’accès à l’information est centrale. Restreindre, filtrer, identifier, ce n’est jamais neutre.
Ce n’est pas la protection des enfants qui est en jeu. C’est la capacité, pour chacun, de voir au-delà de ce qu’on lui montre.
Et un pouvoir qui redoute cette capacité ne craint pas les écrans. Il craint la conscience.
FAQ
Ce billet est-il contre toute régulation des réseaux sociaux ?
Non. Il est contre une régulation fondée sur l’interdiction globale, l’âge administratif et l’identification généralisée. Réguler peut avoir du sens lorsqu’il s’agit de transparence des algorithmes, de responsabilité juridique des plateformes ou de moyens de protection concrets. Pas lorsqu’il s’agit de restreindre l’accès à l’information.
Les réseaux ne sont-ils pas objectivement dangereux pour les adolescents ?
Ils peuvent l’être, comme beaucoup d’espaces sociaux. Le danger ne vient pas de l’existence des réseaux, mais de l’absence d’accompagnement, de repères, de dialogue et de temps adulte disponible. Interdire ne supprime pas le risque : cela le rend invisible.
Pourquoi fixer la limite à 15 ans serait problématique ?
Parce qu’une interdiction par l’âge n’est pas neutre techniquement. Elle suppose une vérification, donc une identification. Et une identification implique un traçage potentiel des usages informationnels, pour tous, pas seulement pour les mineurs.
Mais comment faire sans contrôle d’âge ?
Il existe déjà des solutions moins intrusives : contrôle parental local, paramétrage des plateformes, accompagnement éducatif, médiation familiale, espaces dédiés. Elles demandent plus d’effort politique, mais moins de surveillance.
Ce texte n’est-il pas exagérément méfiant envers l’État ?
Il est méfiant envers les infrastructures de contrôle, pas envers les intentions affichées. L’histoire montre que les dispositifs techniques survivent aux gouvernements qui les mettent en place. La question n’est pas « qui gouverne aujourd’hui », mais « que pourra faire le suivant avec les outils existants ».
Comparer cette mesure à une restriction de l’information n’est-il pas excessif ?
Non, car les réseaux sociaux ne sont plus de simples lieux de divertissement. Ils sont devenus des espaces d’accès à l’information, de témoignage, de contradiction et de circulation des récits. Restreindre leur accès, c’est mécaniquement restreindre l’accès à certaines formes d’information.
Pourquoi évoquer l’expérience personnelle dans la conclusion ?
Parce que la question de l’accès à l’information n’est pas abstraite. Elle se vit. Elle se pratique. Elle se heurte parfois au silence, au malaise ou à l’incompréhension. Cette expérience n’est pas une preuve, mais un point d’ancrage.
Ce billet est-il un plaidoyer pour le laisser-faire numérique ?
Non. C’est un plaidoyer pour l’éducation, la responsabilité et la capacité à penser. Une société qui protège réellement ses enfants leur apprend à comprendre le monde, pas à en être coupés.
Quel est, selon l’auteur, le vrai enjeu de ce débat ?
Ce n’est pas le temps d’écran. Ce n’est pas TikTok. Ce n’est pas Instagram. C’est la question de savoir si une société choisit de former des individus capables de discernement, ou de gérer des populations par filtrage et par peur.